Deep tech : des startups comme les autres ?

Jean-François Létard, fondateur d'Olikrom

Jean-François Létard, fondateur d’Olikrom (Crédits : Agence Appa)

 


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Porteuses d’innovations de rupture, les startups du courant deep tech vont-elles battre à plates coutures leurs homologues du numérique, qu’elles jugent souvent trop fragiles et facilement copiables ? Éléments de réponse, exemples bordelais à l’appui.

 

Cette réflexion d’un bon connaisseur bordelais de l’univers des startups résume bien l’idée générale :

« J’ai l’impression que certaines deep tech regardent un peu de haut les startups « classiques » du numérique et les jugent trop fragiles car centrées sur un seul produit, souvent facilement copiable, un seul marché. Au moindre coup de vent elles peuvent être balayées, alors qu’au contraire les deep tech se positionnent avec de vraies innovations de rupture avec des technologies susceptibles de révolutionner plusieurs marchés à la fois, avec des perspectives immenses. »

Si ce courant de pensée n’est pas forcément très répandu parmi les jeunes pousses évoquées, il est néanmoins symptomatique d’une typologie qui s’affirme : la tech, et les autres. Par deep tech, on entend des startups la plupart du temps issues de laboratoires et qui se concentrent sur des innovations technologiques de rupture. Serait-ce alors la revanche des chercheurs face aux développeurs ? Ce n’est pas si simple.

L’essor des deep tech est clairement noté par tous ceux qui s’intéressent au sujet, comme le Boston Consulting Group et l’organisme Hello Tomorrow. Leur étude inédite parue en avril dernier indique que leur nombre augmente très rapidement. 3.500 startups issues de la recherche ont ainsi été recensées par le fonds anglais Atomico en 2015, et le nombre de créations tous les ans a quintuplé en Europe et aux Etats-Unis depuis 2011. Leurs financements sont également considérables et en forte hausse. A titre d’exemple, en 2015 les biotech ont levé pas moins de 7,9 milliards de dollars dans le monde, contre à peine 1,7 milliard en 2011. Ce qui ne veut pas dire que ces levées sont simples. Un chiffre pour s’en rendre compte : en France les fonds publics représentent 50 % des ressources financières des deep tech.

 

Les pigments intelligents d’Olikrom cartonnent

Pour ces jeunes pousses, l’idée n’est pas de toucher un large public en s’adressant au grand public.

« En BtoC, le seul moyen de construire sa marque est de déployer une communication à grande échelle », analyse Stéphane Rochon, directeur général de la technopole Bordeaux Unitec, qui a accompagné en 2016 85 entreprises innovantes dont 50 % concernant le numérique et 50 % la science. « Le problème est que la com’, ça coûte très cher. Je dirais que pour déployer une marque en BtoC en France, il faut entre 15 et 30 millions d’euros. »

Fondamentalement, les startups deep tech ne sont pas moins gourmandes en capitaux, loin s’en faut, car leurs temps d’accès aux marchés sont généralement longs, souvent de 5 à 7 ans, principalement parce que transformer une technologie de laboratoire en produit ou service fonctionnel est un travail de longue haleine.

Installée à Pessac dans la métropole bordelaise, Olikrom est un excellent exemple du potentiel de développement des deep tech. C’est aussi une des rares startups de la place à avoir été rentable dès sa première année. Née des travaux de Jean-François Létard, ancien directeur de recherches au CNRS, menés au sein de l’Institut de chimie de la matière condensée de Bordeaux, OliKrom a développé des pigments intelligents capables de changer de couleur en fonction des modifications de leur environnement : changement de température, contraintes de pression, modification de la luminosité, présence d’un solvant ou d’un gaz… OliKrom conçoit des pigments très résistants, programmables, proposant des changements de couleur réversibles ou non.

« Nous ne vendons pas les pigments intelligents que nous concevons, précise Jean-François Létard. OliKrom a pour objectif de créer et de produire des solutions complètes innovantes, à destination des industriels, basées sur cette technologie. Nous offrons donc une réponse globale à leurs problématiques en co-développant et en leur vendant ensuite des peintures, des encres, des revêtements… prêts à l’emploi. Les besoins de ces industriels sont tels qu’ils cofinancent avec nous le développement des produits, sachant que cette étape peut prendre entre 2 et 4 ans. Nos deux premiers exercices ont été rentables et nous avons aujourd’hui contracté avec 70 grands groupes, dont 50 l’an passé. Plus de 50 % de notre chiffre d’affaires est réalisé à l’international. »

La technologie d’Olikrom permet ainsi le changement de couleur d’une pièce d’avion qui a subi une trop forte pression ou température, d’un mur en fonction de la luminosité qui le frappe… Les industriels ne s’y sont pas trompés : Airbus et Safran travaillent ainsi avec la prometteuse pépite, comme Eiffage avec qui elle développe des solutions innovantes de marquage au sol. Objectif : créer pour les routes non éclairées un revêtement capable de capter la lumière du jour et celle des phares des voitures pour la restituer de manière autonome en pleine nuit.

 

Des ambitions industrielles

Pour le patron d’Olikrom, qui a passé un an à suivre les cours d’HEC à se former à l’entrepreneuriat et au commerce, « on ne perçoit pas assez le travail fantastique des cellules de transfert de technologie. Notre projet a été incubé pendant 5 ans à l’Adera, l’Association pour le développement de l’enseignement et des recherches, avant que l’entreprise soit créée. » Un temps nécessaire pour partir sur des bases solides et affiner un positionnement à contre-courant.

« Le classicisme du modèle économique d’une startup prévoit qu’elle ne développe qu’un seul produit et qu’elle soit entièrement focalisée sur un seul marché, poursuit Jean-François Létard. Chez OliKrom nous prenons le contre-pied en travaillant pour tous les secteurs industriels : le monde du luxe, l’automobile, l’aéronautique, le militaire… »

Son fondateur n’a pas d’avis tranché sur le match entre deep tech et startups du numérique :

« Il faut toujours faire attention quand on donne un avis. J’ai le sentiment quand dans le modèle de développement des startups du numérique, l’objectif est souvent de générer rapidement du cash et de revendre aussi vite. C’est une logique de court terme qui est sans doute d’ailleurs poussée par des fonds d’investissement et qui emporte nombre de startups. Je ne suis pas certain que cette stratégie soit créatrice d’emplois durables. De plus ces derniers sont très « déplaçables » en tous points du globe. Notre approche est de créer un vrai outil industriel ancré dans notre territoire tout en proposant une véritable rupture technologique. »

Le projet, qui nécessitera 5 M€ d’investissements, est en bonne voie avec la recherche en cours d’un terrain approprié et fera dans un premier temps passer l’équipe de 10 à 30 collaborateurs.

 

Par Mikaël Lozano, le 12/07/2017, 10:17

Mikaël Lozano

@MikaelLozano

Lien vers l’intégralité de l’article de la Tribune : http://objectifaquitaine.latribune.fr/business/l-actu-de-la-french-tech-bordeaux/2017-07-12/deep-tech-des-startups-comme-les-autres-5-8-743684.html